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Le sens commun voudrait que la théâtralité
se contente d'être la qualité de ce qui est théâtral,
la qualité de ce qui relève du théâtre.
Là encore un primat d'origine se poserait, le théâtre
ayant précédé sa propre qualité. La
même impression de naïveté nous assaille comme
précédemment pour l'écriture et la parole.
Si la théâtralité accorde les qualités
du théâtre, pourquoi ne commencerait-elle pas par les
accorder à celui-ci? C'est toute la question des qualités
que nous sollicitons ici, mais nous ne sommes pas qualifiés
pour en traiter. Contentons-nous du théâtre, ce qui
est déjà beaucoup. Nous avons établi une différence,
dès l'origine de notre recherche, entre le théâtralisé
et la théâtralité; différence qui dépasse
l'usage nous suggérant que le théâtralisé
est ce qui d'un objet se trouve affecté par la théâtralité;
différence, pour notre réflexion, entre ce qui confère
l'aspect théâtral et ce qui permet le théâtral
c'est-à-dire produit le pouvoir du théâtre,
sa possibilité donc. Loin du plaisant débat sur l'antériorité
historique, nous sommes amenés à considérer
que la théâtralité précède structurellement
le théâtre. Cette nouvelle considération n'est
pas sans effet sur les hypothèses (non scientifiques) que
nous émettons quant au rapport historique entre la religion
et le théâtre. Il nous paraît difficile de soutenir
avec certitude que le théâtre sort de la cérémonie
religieuse. En deçà du théâtre, la théâtralité
agit toutes les scènes des hommes concrets, et certaines
d'entre-elles sont plus exacerbées que d'autres. Il est des
sociétés sans théâtre (elles s'en passent
d'ailleurs fort bien), il n'est pas de société sans
théâtralité. Si en son tréfonds la scène
de théâtre permet de poser, avec le plus de clarté,
le questionnement de la théâtralité, elle n'est
pas toujours celle qui s'y engage avec le plus de vigueur, et à
certains stades de leur histoire nombre de sociétés
ont accordé une telle importance aux pratiques religieuses
que celles-ci ont pu paraître la source de beaucoup d'autres
pratiques, comme celle du théâtre. De plus, le fait
que la religion touche au plus près à la théâtralité
a permis à ses initiés de se trouver à la tête
des premières entreprises théâtrales. Il n'en
reste pas moins que la scène de théâtre est
celle qui permet de questionner le plus rigoureusement la théâtralité,
parce que cette dernière est avant tout ce qui fait que le
théâtre est tel, non pas dans ses phénomènes
mais dans sa possibilité. Nous proposons, à ce point,
un parallèle avec la sémiologie et la linguistique.
Cette dernière devant s'inscrire dans la précédente,
il fallut tout de même reconnaître que la compréhension
de la sémiologie passait d'abord par l'étude linguistique.
Le même paradoxe traverse le rapport du théâtre
et de la théâtralité; celle-ci, bien qu'elle
soit la condition du théâtre, ne peut qu'être
étudiée à partir de lui. Il nous fallut passer
par le théâtre, nous y étions déjà,
et c'est notre passage par celui-ci qui nous a conduits à
la théâtralité. Passer par le théâtre,
c'est passer par la mise en scène; aller à la théâtralité,
c'est aller à la matière spécifique du théâtre
; passer de l'un à l'autre, c'est tenter la mise en scène
théorique de la matière et c'est, pour ce faire, accepter
la question de l'être quel que soit le visage prétentieux
que nous prenions aux yeux du lecteur. Mais, à défaut
d'être modeste, nous serons succincts : à l'aube, l'être
se retire au profit de l'étant, nous suggère cette
clôture de la métaphysique qu'est la pensée
heideggerienne. Donc, dès le temps l'être se conjugue
au passé, et cet étant global, qu'est la matière,
vit l'être au passé. L'être ne peut exister et
n'a jamais existé, nous n'en n'avons que des reflets sans
origine qui se jouent sur les cristaux de matière, matière
comme cristallisation de l'Etre au passé, de l'Eté
: cristaux dont les facettes sont les premières scènes
du monde.
Ainsi, seul un metteur en scène pouvait essayer de prendre
conscience de la Théâtralité. Tous ceux qui
" sentent " bien qu'il y a " quelque chose "
de particulier dans la mise en scène, qui échappe
à l'auteur et au comédien, comprendront que ce particularisme,
s'il était réfléchi méthodiquement,
pouvait conduire à une réflexion certes plus douloureuse,
mais aussi plus profonde sur ce qui agit le théâtre.
Mais le nom de Théâtralité ne doit pas devenir
un fétiche capable de couvrir n'importe quelle entreprise.
Il faut éviter la théâtralité superficielle
et décorative, celle qui se limite aux phénomènes
de théâtre et n'a rien à voir avec ce qui fait
que le théâtre est tel. Il n'est pas question de mettre
en scène les aspects théâtraux des objets que
l'on souhaite représenter, pas question de mettre en scène
le effets de théâtralité, mais au contraire
de dégager ce qui permet le théâtral. La mise
en scène, remise en scène du théâtre,
devra s'effectuer par la Théâtralité et devra
refuser de participer à ces pillages, que constituent les
mises en place des ornements de théâtralité.
Lutte politique contre un dépouillement qui prend l'aspect
d'une profusion d'ornements... Ah, les metteurs en scène-décorateurs
de notre temps! Enfin, une remise à sa place de la littérature
s'impose, et il ne s'agit pas ici de critiquer " sire le mot
". Non, il ne s'agit pas de fuite devant la matière
littéraire, mais de sa remise en place dans l'articulation
des Attributs. Respect de la matière littéraire à
son niveau attributif.

Baillon,
J. (1975). "D'une entreprise de théâtralité".
Travail théâtral, no XVIII-XIX, pp.109-122.

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