Bibliographie
Définitions
Barthes
Bourgaux
Corvin
Gouhier
Pavis
Ubersfeld


Extraits

Baillon

Burns
Goffman
Pavis


Textes

Jeu théâtral
Théâtralité du corps
Théâtralité de l'espace



Bibliographie
Définitions Austin
Carlson
Diamond
Schneider
Turner


Extraits
Austin
Carlson
Diamond
Dolan
Féral I
Féral II
Leclercq
Parker
Schechner I
Schechner II
Schechner III
Vidéo - Le Dortoir

Textes

Images





Le sens commun voudrait que la théâtralité se contente d'être la qualité de ce qui est théâtral, la qualité de ce qui relève du théâtre. Là encore un primat d'origine se poserait, le théâtre ayant précédé sa propre qualité. La même impression de naïveté nous assaille comme précédemment pour l'écriture et la parole. Si la théâtralité accorde les qualités du théâtre, pourquoi ne commencerait-elle pas par les accorder à celui-ci? C'est toute la question des qualités que nous sollicitons ici, mais nous ne sommes pas qualifiés pour en traiter. Contentons-nous du théâtre, ce qui est déjà beaucoup. Nous avons établi une différence, dès l'origine de notre recherche, entre le théâtralisé et la théâtralité; différence qui dépasse l'usage nous suggérant que le théâtralisé est ce qui d'un objet se trouve affecté par la théâtralité; différence, pour notre réflexion, entre ce qui confère l'aspect théâtral et ce qui permet le théâtral c'est-à-dire produit le pouvoir du théâtre, sa possibilité donc. Loin du plaisant débat sur l'antériorité historique, nous sommes amenés à considérer que la théâtralité précède structurellement le théâtre. Cette nouvelle considération n'est pas sans effet sur les hypothèses (non scientifiques) que nous émettons quant au rapport historique entre la religion et le théâtre. Il nous paraît difficile de soutenir avec certitude que le théâtre sort de la cérémonie religieuse. En deçà du théâtre, la théâtralité agit toutes les scènes des hommes concrets, et certaines d'entre-elles sont plus exacerbées que d'autres. Il est des sociétés sans théâtre (elles s'en passent d'ailleurs fort bien), il n'est pas de société sans théâtralité. Si en son tréfonds la scène de théâtre permet de poser, avec le plus de clarté, le questionnement de la théâtralité, elle n'est pas toujours celle qui s'y engage avec le plus de vigueur, et à certains stades de leur histoire nombre de sociétés ont accordé une telle importance aux pratiques religieuses que celles-ci ont pu paraître la source de beaucoup d'autres pratiques, comme celle du théâtre. De plus, le fait que la religion touche au plus près à la théâtralité a permis à ses initiés de se trouver à la tête des premières entreprises théâtrales. Il n'en reste pas moins que la scène de théâtre est celle qui permet de questionner le plus rigoureusement la théâtralité, parce que cette dernière est avant tout ce qui fait que le théâtre est tel, non pas dans ses phénomènes mais dans sa possibilité. Nous proposons, à ce point, un parallèle avec la sémiologie et la linguistique. Cette dernière devant s'inscrire dans la précédente, il fallut tout de même reconnaître que la compréhension de la sémiologie passait d'abord par l'étude linguistique. Le même paradoxe traverse le rapport du théâtre et de la théâtralité; celle-ci, bien qu'elle soit la condition du théâtre, ne peut qu'être étudiée à partir de lui. Il nous fallut passer par le théâtre, nous y étions déjà, et c'est notre passage par celui-ci qui nous a conduits à la théâtralité. Passer par le théâtre, c'est passer par la mise en scène; aller à la théâtralité, c'est aller à la matière spécifique du théâtre ; passer de l'un à l'autre, c'est tenter la mise en scène théorique de la matière et c'est, pour ce faire, accepter la question de l'être quel que soit le visage prétentieux que nous prenions aux yeux du lecteur. Mais, à défaut d'être modeste, nous serons succincts : à l'aube, l'être se retire au profit de l'étant, nous suggère cette clôture de la métaphysique qu'est la pensée heideggerienne. Donc, dès le temps l'être se conjugue au passé, et cet étant global, qu'est la matière, vit l'être au passé. L'être ne peut exister et n'a jamais existé, nous n'en n'avons que des reflets sans origine qui se jouent sur les cristaux de matière, matière comme cristallisation de l'Etre au passé, de l'Eté : cristaux dont les facettes sont les premières scènes du monde.

Ainsi, seul un metteur en scène pouvait essayer de prendre conscience de la Théâtralité. Tous ceux qui " sentent " bien qu'il y a " quelque chose " de particulier dans la mise en scène, qui échappe à l'auteur et au comédien, comprendront que ce particularisme, s'il était réfléchi méthodiquement, pouvait conduire à une réflexion certes plus douloureuse, mais aussi plus profonde sur ce qui agit le théâtre. Mais le nom de Théâtralité ne doit pas devenir un fétiche capable de couvrir n'importe quelle entreprise. Il faut éviter la théâtralité superficielle et décorative, celle qui se limite aux phénomènes de théâtre et n'a rien à voir avec ce qui fait que le théâtre est tel. Il n'est pas question de mettre en scène les aspects théâtraux des objets que l'on souhaite représenter, pas question de mettre en scène le effets de théâtralité, mais au contraire de dégager ce qui permet le théâtral. La mise en scène, remise en scène du théâtre, devra s'effectuer par la Théâtralité et devra refuser de participer à ces pillages, que constituent les mises en place des ornements de théâtralité. Lutte politique contre un dépouillement qui prend l'aspect d'une profusion d'ornements... Ah, les metteurs en scène-décorateurs de notre temps! Enfin, une remise à sa place de la littérature s'impose, et il ne s'agit pas ici de critiquer " sire le mot ". Non, il ne s'agit pas de fuite devant la matière littéraire, mais de sa remise en place dans l'articulation des Attributs. Respect de la matière littéraire à son niveau attributif.

 

Baillon, J. (1975). "D'une entreprise de théâtralité". Travail théâtral, no XVIII-XIX, pp.109-122.