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Théâtre et performance: au-delà
des barrières
Que la performance refuse de relever du théâtre, c'est
bien là le signe qu'un rapprochement entre théâtre
et performance est non seulement possible mais sans doute légitime
puisque l'on ne souligne ses distances qu'avec ce à quoi
l'on est menacé de ressembler. Nous tenterons donc non de
relever ici les ressemblances entre théâtre et performance,
mais de marquer plutôt leur complémentarité
en soulignant comment le théâtre peut se mettre à
l'école de la performance. En effet, par son fonctionnement
très dénudé, par l'exploration à laquelle
la performance soumet le corps, par son articulation du temps et
de l'espace, la performance offre le ralenti d'une certaine théâtralité,
celle que l'on trouve à l'uvre dans le théâtre
actuel; et ce théâtre, elle en explore les dessous,
offrant au public un aperçu de son envers, son revers, sa
face cachée.
Le théâtre, tout comme la performance, a affaire à
l'imaginaire (imaginaire pris ici dans son sens lacanien), c'est-à-dire
qu'il use d'une technique de construction de l'espace pour que le
sujet se pose ou que des sujets s'y posent. Construction de l'espace
physique d'abord, psychologique ensuite. Entre les deux un étrange
parallèle se dessine, tendant à calquer le découpage
de l'espace scénique sur celui du sujet et réciproquement.
Ainsi, à une époque où l'acteur se doit de
phagocyter les personnages qu'il incarne pour ne faire qu'un avec
eux (et l'on pense au théâtre du XIXe siècle,
au théâtre naturaliste ou aux premiers rôles
de Sarah Bernhardt), la scène affirme son unicité
et sa totalité. Elle est, mais elle est une, et l'acteur,
en tant que sujet unaire, appartient à cette globalité.
Plus proches de nous, dans les expériences du théâtre
actuel (théâtre expérimental, théâtre
alternatif, et l'on pense ici aux premières expériences
du Living ou à celles, plus récentes, de Bob Wilson),
la technique de construction de l'espace scénique tente de
rendre tangible et apparent tout ce jeu de l'imaginaire qui pose
des sujets (et non plus un sujet) sur la scène. Ainsi deviennent
apparents les processus de construction du phénomène
théâtral et de ce qui le fonde, c'est-à-dire
tout un jeu de dédoublement et de permutation, plus ou moins
bien mis en évidence, plus ou moins bien distingués,
selon les metteurs en scène et les objectifs visés:
dédoublement de l'acteur et du personnage (Pirandello a fort
bien traité le sujet); dédoublement de l'acteur (en
autant que celui-ci survit à la mort du texte) et du personnage;
dédoublement de l'auteur et du metteur en scène (cf.
Ariane Mnouchkine); dédoublement enfin du metteur en scène
et de l'acteur (cf. Schechner dans Clothes). L'ensemble de ces permutations
construit des espaces projectifs différents pour figurer
différentes postures de désir en posant des sujets
en procès.
Le sujet qui se construit sur la scène, se projette dans
des objets (personnages pour le théâtre classique,
objets partiels pour la performance) qu'il peut inventer, multiplier,
éliminer au besoin. Et ces objets construits, produits de
son imaginaire et de ses différentes postures de désir,
sont autant d'objets "a" dont il use ou abuse selon les
nécessités de son économie intérieure
(ainsi l'utilisation de la caméra ou de l'écran-vidéo
pour nombre de performances). Au théâtre, ces objets
"a" sont fixes pendant la durée de la pièce.
Dans la performance, ils sont, au contraire, mouvants et révèlent
un imaginaire non-aliéné à une figure de fixation
qui est le personnage dans le théâtre classique, ou
toute autre forme figée du phénomène théâtral.
Car il s'agit bien de "sujet" dans le théâtre
actuel (Foreman, Wilson) et dans la performance, et non de personnage.
En effet la base conventionnelle de "l'art" de l'acteur,
inspirée de Stanislavski, veut que l'acteur vive son personnage
de l'intérieur et rende inapparente sur scène la duplicité
qui l'habite. C'est contre cette illusion que s'est élevé
Brecht en revendiquant cette distanciation de l'acteur face à
son rôle et du spectateur face à la scène. Face
à cette problématique, la réponse du performeur
est originale en ce qu'elle semble résoudre le dilemme en
renonçant totalement au personnage et en mettant sur scène
l'artiste lui-même, artiste qui se pose comme sujet désirant
et performant mais sujet anonyme se jouant lui-même sur la
scène. Dès lors ne racontant rien et n'imitant personne,
la performance échappe à toute illusion, à
toute représentation-, sans passé, ni futur, elle
a lieu, transformant la scène en événement,
événement dont le sujet sortira transformé,
attendant une autre performance pour poursuivre son parcours. Tant
que la performance se refuse ainsi à toute représentation,
à toute narrativité, elle refuse également
l'organisation symbolique qui domine le phénomène
théâtral, et expose, comme telles, les conditions de
la théâtralité. C'est de ce jeu incessant, de
ces déplacements continus de position du désir qu'est
faite la théâtralité, c'est-à-dire une
position de sujet en procès dans un espace constructif imaginaire.
C'est précisément autour de la position du sujet que
la performance et le théâtre semblent s'exclure et
que le théâtre a peut-être quelque chose à
apprendre de la performance. En effet, le théâtre ne
peut se passer du sujet (sujet parfaitement assumé) et les
exercices auxquels Meyerhold puis Grotowski soumirent leurs élèves
ne pouvaient que consolider cette position de sujet unaire sur la
scène. La performance, au contraire, tout en partant d'un
sujet parfaitement assumé, branche des flux et des objets
symboliques sur une zone déstabilisée (corps, espace),
zone infra-symbolique. Ces objets ne se trouvent que très
accessoirement à transiter par un sujet (ici le performeur),
un sujet qui ne se prête que très superficiellement
et partiellement à sa propre performance. Débité
en faisceaux sémiotiques, en pulsions, il est pur catalyseur.
Il est ce qui permet d'apparaître à ce qui doit apparaître.
Il permet en fait la transition, le passage, le déplacement.
La performance apparraît ainsi comme un processus primaire
sans téléologie, sans processus secondaire, puisque
la performance n'a rien à représenter pour personne.
C'est pourquoi elle désigne la marge (R. Schechner dirait
"the seam"), la frange du théâtre, ce qui
n'y estjamais dit mais qui est nécessairement présent
quoique occulté. Elle démystifie le sujet sur la scène,
sujet dont l'entité est à la fois explosée
en autant d'objets partiels et condensée en chacun de ces
objets devenu à lui seul entité, à la fois
marge et centre. Marge voulant dire ici non ce qui est exclu, mais
au contraire marge comme cadre au sens derridien du terme, et par
conséquent, ce qui est le plus important, le plus occulté,
le plus refoulé, mais aussi le plus actif dans le sujet "
le Parergon", dirait Derrida (1978" et donc toute sa ressource
de non-théâtralité.
La performance apparaît ainsi, en quelque sorte, comme le
magasin aux accessoires du symbolique, comme l'entrepôt des
signifiants, le tout hors du discours établi et dans les
coulisses de la théâtralité. Le théâtre
ne peut y faire appel comme tel, mais ces accessoires constituent
implicitement ce sur quoi s'édifie le spectacle scénique.
En effet, contrairement à la performance, le théâtre
ne peut pas ne pas poser, dire, construire, donner des points de
vue: points de vue du metteur en scène sur la représentation,
de l'auteur sur l'action, de l'acteur sur la scène, du spectateur
sur l'acteur. Il y a là toute une multiplicité de
points de vue et de regards, une "épaisseur de signes"
(pour citer ici Barthes) qui pose une multiplicité thétique
absente de la performance.
La théâtralité apparaît ainsi faite de
deux ensembles différents: l'un, que met en valeur la performance,
c'est les réalités de l'imaginaire; l'autre, que met
en valeur le théâtre, c'est les structures symboliques
précises. Les premières s'originent dans le sujet
et laissent parler ses flux de désir, les secondes inscrivent
le sujet dans la loi et les codes, c'est-à-dire dans le symbolique.
Du jeu de ces deux réalités nait la théâtralité,
une théâtralité qui apparait dès lors
nécessairement liée à un sujet désirant.
De là sans doute la difficulté à la définir.
La théâtralité n'est pas, elle est pour quelqu'un,
c'est-à-dire qu'elle est pour l'autre.
La multiplicité de structures simultanées (dont nous
avons parlé plus haut et que l'on voit à l'oeuvre
dans la performance) semble se réduire, en fait, à
une infra- théâtralité sans auteur, sans acteur
et sans metteur en scène. La performance semble en effet
jouer à révéler, à mettre en scène
ce qui a lieu avant la figuration du sujet (même si elle le
fait à partir d'un sujet déjà constitué)
tout comme elle s'intéresse à une action en cours
de production plus qu'au produit fini. Or, ce qui a lieu sur scène,
c'est des flux, des agrégats, des branchements de signifiants
non encore ordonnés en code (d'où la multiplicité
des médias et des langages signifiants auxquels recourt la
performance: bribes de représentation, de narration, bribes
de sens), non encore ordonnés en structures permettant de
signifier. La performance apparaît ainsi comme une machine
fonctionnant avec des signifiants sériés: bouts de
corps (cf. le démembrement, la désarticulation, le
"lésionnisme" dont nous parlions plus haut) mais
aussi bouts de sens, de représentation, flux libidinaux,
bouts d'objets connectés selon des concaténations
multipolaires (cf. Red Tapes de Vito Acconci et les espaces parcellaires
où il se déplace: bouts d'immeuble, bouts de pièces,
bouts de murs ... ) et le tout sans narrativité.
Cette absence de narrativité (narrativité continue
s'entend) est l'un des caractères dominants de la performance.
Et si, par mégarde, le performeur cède à la
tentation, ce n'est jamais de manière continue ou suivie,
mais au contraire de manière ironique, au second degré,
comme citation ou pour en révéler ici encore les mécanismes
profonds.
D'où une certaine frustration de la part du spectateur face
à la performance et qui l'éloigne de l'expérience
de la théâtralité. C'est que de la performance
il n'y a rien à dire, rien à se dire, à saisir,
à projeter, à introjecter sinon des flux, des réseaux,
des systèmes. Tout y apparaît et disparaît comme
une galaxie "d'objets transitionnels" (Winnicot (1975))
qui ne représentent que les défauts de prise de la
représentation. Pour la vivre, il faut à la fois y
être et en faire partie tout en y restant étranger.
Elle ne parle pas seulement à l'esprit mais aux sens (cf.
les expériences d'Angela Ricci Lucchi et Gianikian concernant
l'odorat) et parle de sujet à sujet. Elle ne cherche pas
à dire (comme le théâtre), mais à provoquer
des relations synesthésiques de sujet à sujet, semblable
en cela au spectacle de Robert Wilson The Life and Times of Joseph
Stalin relaté par Richard Schechner dans Essaye on Performance.
(Richard Schechner y développe la notion "d'inattention
sélective" à propos de la représentation
donnée au Brooklyn Academy of Music's Opera House en décembre
1973. A cette occasion l'espace - Le Perq - pièce d'environ
50 mètres sur 25 - avait été aménagé
afin de recevoir le public non seulement durant les six entractes
de quinze minutes chaque que comportait l'opéra, mais aussi
durant l'opéra lui-même, opéra dont la longueur
devait atteindre douze heures. L'attitude du public subit des changements
au cours du spectacle. Alors que l'espace - Le Perq - resta plutôt
vide (à l'exception des entractes) durant les trois premiers
actes de l'opéra, on le vit peu à peu devenir le centre
d'une intense activité au fur et à mesure que la nuit
s'avançait. Un filtrage s'opérait dans le public,
filtrage qui ne laissait subsister à leur place qu'un nombre
de plus en plus réduit d'adeptes de Wilson partageant à
la fois leur expérience de la pièce et l'expérience
de cette expérience. Cf. R. Schechner, Essays on Performance
Theory, pp. 147-148.)
La performance apparaît ainsi comme une forme d'art' dont
l'objectif premier est de défaire les "compétences"
(théâtrales essentiellement). Ces compétences,
elle les réajuste, les redispose dans un déploiement
désystématisé. On ne peut éviter de
parler ici de "déconstruction " mais au lieu qu'il
s'agisse d'un geste "Iinguistico-théorique", il
s'agit là d'un vrai geste, une gestualité déterritorialisée.
Comme telle, la performance pose un défi au théâtre
et à toute réflexion du théâtre sur lui-même.
Cette réflexion, elle la réoriente en la forçant
à l'ouverture et en la contraignant à une exploration
des marges du théâtre. C'est à ce titre qu'une
excursion du côté de la performance nous a paru intéressante
et nécessaire, notre ultime désir ayant été
de revenir au théâtre après un long détour
dans les coulisses de la théâtralité.

Féral,
J. (1985). "Performance et théâtralité: le sujet
démystifié". Théâtralité,
écriture et mise en scène. Montréal: HMH.

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