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Performances rituelles

Nous passerons sous silence les analyses syntaxiques (positional meaning), sémantiques (exegilical meaning) et pragmatiques (operational meaning) pour nous consacrer aux performances rituelles.

Ces dernières sont des " phases distinctes dans le processus social par lesquelles des groupes s'ajustent par rapport à des changements internes () et s'adaptent à leur environnement extérieur (social et culturel, aussi bien que physique et biologique) ".

Les actions rituelles doivent donc être étudiées comme des " événements ", c'est-à-dire qu'elles produisent non seulement des signifIcations mais également des conséquences tangibles. Dans l'uvre de Turner, elles sont pensées comme des éléments essentiellement dynamiques qui interviennent à chaque mutation, l'élément stabilisateur étant la cérémonie.
Pour formaliser cette perspective, Turner emprunte la théorie d'Arnold Van Gennep concernant les rites de passage et s'en explique : " J'ai essayé de revenir au premier usage du concept de Van Gennep en regardant presque tous les types de rites comme. ayant une forme de processus de " passage ".

Ce qui donne un canevas en quatre étapes :

1 / Breach. - Elle se manifeste par le fait que des personnes ou des groupes refusent de respecter les règles liées à un ordre symbolique, ce qui engendre des ruptures.
Turner, qui analysa l'affaire Dreyfus et celle du Watergate, aurait certainement été inspiré par le social drama vécu l'été dernier en URSS. Dans cette phase, on pourrait classer les confrontations entre conservateurs et progressistes qui se systématisèrent face à la montée des mouvements nationalistes et à l'aggravation des problèmes économiques.

2 / Crisis. - Si ces ruptures se multiplient, elles engendrent plus ou moins rapidement un état de crise compromettant la cohésion sociale. Cet état se traduit généralement par des événements dont la charge émotive est si forte qu'elle marque durablement les comportements collectifs.

Si nous reprenons l'exemple de l'URSS, l'illustration la plus radicale est évidemment le putsch manqué. Il ne fait aucun doute qu'un tel " drame " symbolise désormais certaines orientations.

3 / Redress. - Afin de répondre à ces tensions extrêmes, un groupe tiers, des arbitres en quelque sorte, peuvent essayer, à titres divers, de rétablir les bases d'un consensus. Ces interventions peuvent être judiciaires, religieuses, politiques, militaires ou autres.

Turner est particulièrement sensible à cette étape dans la mesure où elle révèle la " vie intérieure " de la société en question.

En URSS, on se souviendra qu'au retour du chef de l'État, il y eut une lutte pour définir les zones d'influence des différents arbitres. Cette nouvelle répartition est scellée sur la base de textes juridiques. Il faut aussi souligner l'importance des actions rituelles dans le développement de cette phase : déboulonnage des statues, mise à sac de certains bureaux officiels, dépôts de fleurs, de bougies et cérémonies sur les " lieux sacrés ", notamment ces pavés où tombèrent les martyrs.

Cette phase n'est vraisemblablement pas finie.

4 / Reintegration. - Il reste une étape qui finalement n'est pas vraiment distincte de la précédente. Turner a simplement voulu signaler qu'à un certain moment, les protagonistes doivent conclure la " crise ", soit par une réconciliation, soit par la reconnaissance au moins implicite du schisme.

À la suite d'A. Van Gennep, Turner qualifie ce processus de liminal (ou liminaire suivant les traductions), c'est-à-dire se situant entre l'ancien ordre déclassé et le nouveau qui n'existe pas encore. Toutefois, afin d'éviter tout réductionnisme, il suggère d'employer liminal pour ce qui concerne les sociétés traditionnelles et liminoïde pour nos sociétés, une manière de préciser que dans ce second cas il ne s'agit que d'une analogie. Ce processus liminal correspond donc à une sorte d'intervalle, un betwix and between, un entre-deux durant lequel les protagonistes échangent non plus par le biais des règles, mais à propos de ces dernières. De ce point de vue, l'action rituelle permet non seulement d'expliciter et de célébrer les règles collectives, elle peut aussi accompagner leur renouvellement. Se référant à Bateson, Turner utilise également les notions de " méta-communication " et de " réflexivité ".

Cette notion de " réflexivité " nous a donné l'idée d'un rapprochement avec celle de " secondarité " qui est au centre du livre de P. Sansot, H. Strohl, H. Torgue et C. Verdillon, L'espace et son double, et dont J. Remy et L. Voyé ont souligné l'intérêt en l'appliquant à leur problématique de la Ville, ordre et violence. Ainsi, ils indiquent que l'espace secondaire ne prend sens que par rapport à l'espace primaire, les deux étant régis par les mêmes codes. En définitive, ce qui caractérise la secondarité, c'est une " possibilité d'écart, de mise à distance, une possibilité de faire et d'être autre chose ". En un mot, c'est " un lieu et un moment " où se forgent et se transforment les identités. P. Sansot précise encore que " le temps second ne se fige pas; il se développe comme un parcours entre l'adhésion à une identité définie comme centrale et ce pluriel de rôles secondaires qui hantent l'imagination et prennent parfois corps dans la pratique sociale ".

Dans le cadre de cette problématique, P. Sansot analyse la tragédie comme un univers marqué essentiellement par la primarité. Il écrit que " la tragédie rassemble et refuse le dédoublement des lieux. C'est ainsi qu'on pourrait entendre d'une manière non formelle la fameuse règle de l'unité de lieu : pour que le piège de la nécessité se referme sur les héros, il faut que toutes les issues soient bouchées, que la seule issue soit la mort, devenue la seule échappatoire de leur liberté à la Nécessité ".

La comédie, même si elle se déroule dans un lieu unique, se développe sur la base de quiproquos, de permutations des identités et des lieux. Et il est vrai que lorsqu'on évoque le théâtre de boulevard par exemple, on songe d'abord à la cascade des entrées et sorties fracassantes des différents personnages. En ce sens, on dira que la comédie est dominée par la secondarité.

Probablement parce que P. Sansot focalise toute son attention sur le spectacle, il ne mentionne pas le fait que la représentation théâtrale elle-même manifeste une forme de secondarité. Pour notre part, ces rassemblements éveillent notre curiosité. En effet, que des gens qui ne se connaissent pas, évoluent ensemble pendant deux heures dans un univers de fictions, sans s'en étonner, est pour le moins étonnant! Par contre, nous ne sommes pas surpris de voir les comiques s'en émouvoir! Nous pensons à R. Devos qui s'inquiète des " objets " que le mime laisse traîner sur scène après son numéro, et de la pollution qui en résulte!

Peut-être est-ce en raison de leur fréquence et des rituels qui les accompagnent généralement, que ces créations collectives de secondarité ne sont pas toujours repérées comme telles par ceux qui les vivent? Peut-être est-ce lié à leur charge émotionnelle?

En tout cas, la lecture de V. Turner nous a convaincu que les phénomènes de secondarité ne concernent pas seulement la logique intentionnelle des acteurs sociaux, ils apparaissent fréquemment dans nombre d'activités réalisées collectivement. De plus, nous ferions volontiers l'hypothèse que c'est précisément en raison de leur caractère collectif que les rituels qui les organisent sont si importants. Si on se limite aux exemples de Turner, on peut citer les domaines des loisirs et des pratiques festives, mais également les crises politiques et les cours de justice.

Comme l'écrivent J. Remy et L. Voyé, le phénomène de secondarité manifeste des " dissonances entre l'identité sociale et l'investissement affectif ". Il est positif dans la mesure " où il permet de prendre distance par rapport à la primarité et de faire certaines ruptures par rapport à l'ordre établi ", mais il n'en est " pas moins ambigu dans ses effets, car il peut être aussi bien expression de désengagement que manifestation d'une volonté d'engagement dans un processus de transformation de l'ordre établi ".

 

Leclercq, É. (1992). "Du rituel à la théâtralité: une lecture de Victor W. Turner". Cahiers internationaux de sociologie, jan.-juin, pp.181-198.