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Théâtralité
Caractère de ce qui se prête adéquatement à
la représentation scénique. Au sens le plus large,
la théâtralité se localise dans toutes les composantes
de l'activité théâtrale et, en premier lieu,
le texte. On dira par exemple d'un texte dramatique qu'il contient
une certaine théâtralité parce qu'il se présente
sous une forme dialoguée. Ainsi, il s'oppose au roman, à
l'essai ou à la poésie. La forme dialoguée
suppose la mise en présence de forces diverses qui tantôt
s'allient, tantôt s'opposent sur la base d'un objet commun.
Il v a présence d'une théâtralité forte
dans un dialogue lorsque celui-ci se constitue à partir d'un
certain nombre d'enjeux qui, par lui, deviennent visibles sous nos
yeux. Pourtant, on n'aurait aucune peine à trouver des textes
dialogués qui, bien que possédant des enjeux, soient
dépourvus de théâtralité. La présence
de l'enjeu ne suffit pas à épuiser l'idée d'une
théâtralité du texte. Il faut y ajouter l'existence
d'une manière spécifique de travailler la langue.
Il existe de nombreux textes non dialogués qui recèlent
cette théâtralité langagière. En effet,
le discours, par la forme de son écriture, peut lui-même
être une forme de représentation de la langue. Le vers
racinien par exemple ou la langue claudélienne sont dans
ces cas-là. Il en va de même pour un certain nombre
d'autres textes qui n'appartiennent pas au genre théâtre.
Depuis les années soixante-dix, on a pu voir des metteurs
en scène se tourner vers des textes apparemment non théâtraux
qui leur semblaient au moins faire jeu égal avec la production
d'oeuvres théâtrales nouvelles ou avec celles que le
passé nous a léguées. La charge de théâtralité
des textes retenus était ainsi supposée constituer
une meilleure base de travail que la stricte appartenance d'autres
oeuvres au genre théâtral.
Au sens plus restreint, la théâtralité désigne
le caractère représentatif des seuls éléments
scéniques à l'exclusion du texte. Artaud a souvent
souhaité l'avènement d'une théâtralité
qui ne doive rien à une soumission au texte, au théâtre
littéraire. Il réclamait la possibilité de
déployer une écriture spécifique, une écriture
de la scène où le mot ne bénéficierait
d'aucun privilège, et où la théâtralité
serait localisée dans l'espace de la scène conçu
comme lieu physique de production d'hiéroglyphes et non comme
dispositif représentationnel. Même si elle n'a pas
du tout mis fin à une théâtralité issue
du texte, la mise en scène moderne a déployé
les ressources de la théâtralité incluse dans
l'écriture scénique. Elle a solli-cité jeu
de l'acteur comme vecteur principal de représenta-tion (comme
le firent par exemple un Copeau ou un Vilar), elle a aussi beaucoup
contribué au déploiement de toutes les potentialités
de l'espace scénique mobilisant dans la cons-truction d'une
image souvent sophistiquée les ressources de la scénographie
ainsi que de l'art du costume et de la lumière. Elle a enfin
exploré la théâtralité incluse dans le
lieu scénique lui-même en faisant prendre conscience
des possibilités significatives du rapport salle-scène
ou en faisant représenter des oeuvres dans des lieux historiques,
des lieux de vie sociale ou de vie quotidienne.
Dans l'histoire du théâtre occidental, la théâtralité
est à la fois une valeur qu'il faut désirer et un
écueil qu'il faut craindre Le mot recouvre en effet une charge
égale de positivité et de négativité.
L'usage positif de la notion est manifeste chaque fois que le théâtre
est menacé d'être confondu avec la " vie "
: il est alors judicieux de rappeler que toute représentation
est un simulacre, une forme, et que la théâtralité
n'est pas le privilège de la chose représentée
mais du mouvement d'écriture par lequel on représente;
l'usage négatif de la notion apparaît, au contraire,
chaque fois que le théâtre oublie le réel, qu'il
se complaît dans la célébration de ses propres
codes, qu'il s'enferme dans ses propres conventions: alors la théâtralité
n'est plus que la marque irrécusable du mensonge et de l'aveuglement.
J.-M. PIEMME
Post-scriptum
Si l'on parvenait à cerner les conditions minimales, à
la fois nécessaires et suffisantes, du fonctionnement théâtral,
on saurait ce qu'est la théâtralité, étant
entendu que cette notion, tout abstraite qu'elle est, est évolutive
et inscrite dans l'histoire; étant prévisible aussi,
a contrario, qu'il n'y a peut-être qu'une différence
de degré, non de nature, entre les manifestations divergentes
de la théâtralité. Ce qui a pour conséquence
d'introduire une certaine permanence et une certaine stabilité
dans un concept que l'on pourrait croire insaisissable; pour conséquence
aussi d'empêcher de considérer les frontières
qui séparent des modes très opposés de fonctionnement
théâtral (ainsi le théâtre de Boulevard
occidental et les théâtres rituels chamaniques) comme
totalement étanches: les choses ne sont jamais ni si nettement
tranchées ni si parfaitement protégées de toute
influence qu'il n'y ait adultération réciproque.
Tout d'abord la théâtralité naît dès
qu'il y a adresse d'un émetteur à un récepteur;
svstème de communication gestuelle, verbale, auditive ou
visuelle, il n'importe; communication médiate (par personnages
interposés) ou immédiate (au cabaret). De toute façon
l'altérité est à la base de la théâtralité,
même si les spectateurs sont plus ou moins acteurs (comme
dans les théâtres rituels ou les formes d'agit-prop).
Même les monologues sont adresse: à soi comme à
un autre, au monde, à Dieu. La prière du jésuite
dans le Soulier de satin est peut-être la forme la
plus haute de dialogue à une seule voix, car, comme le dit
Claudel lui-même: " Dieu nous parle par les prières
que nous lui adressons. "
Le dédoublement découle tout naturellement de l'altérité:
c'est un autre qui parle, et qui parle comme un autre, c'est-à-dire
qui se métamorphose. La théâtralité suppose
fiction, fabrication mentale d'une identité, d'une fable,
d'un costume, d'une gestuelle qui creusent, par toutes leurs marques
d'altérité, la distance qui sépare l'un (le
récepteur) de l'autre (l'émetteur). Cette métamorphose
peut aller jusqu'à la dépossession de soi et à
la possession par des forces magiques ou mythiques (héros
ou dieux chez les Grecs et les populations d'Extrême-Orient,
furor chez les Latins, émanations de l'au-delà
chez les Japonais); le masque, le grime, les costumes, la danse
y aident puissamment. La métamorphose peut n'être qu'un
jeu, dans le théâtre occidental laïcisé.
Les effets du premier type de métamorphose sont religieux,
profondément mobilisateurs de l'être du participant;
les effets du second sont simplement intellectuels, sensoriels ou
hédonistes. Mais des deux côtés on assiste à
un dédoublement et à un redoublement du monde, qui
se sont longtemps (et encore maintenant dans certaines cultures)
inscrits dans l'ordre du rapport au divin, avant d'être perçus
par les Églises de la chrétienté comme une
entreprise luciférienne qu'il fallait à toute force
éradiquer.
Mais ce dédoublement/redoublement du monde ne peut être
qu'indiqué, signalé: le théâtre est et
n'est qu'un microcosme et, si ambitieusement qu'on y convoque le
monde (comme le fait Goethe dans ses deux Faust), il ne saurait
être qu'un signe du macrocosme. Tout au théâtre,
dès lors, n'est que substituts, déplacements, décalages,
prélèvements, valant-pour, autrement dit métaphores
et métonymies: le personnage n'est qu'un acteur (et
l'acteur n'est pas le personnage), la beauté n'est
qu'un maquillage, la puissance n'est qu'un costume, les affects
ne sont que des mots, les idées ne sont que... des idées
et, du coup, il n'y aurait guère que les mots qui, au théâtre,
ne mentiraient pas si le théâtre n'était justement,
par sa nature d'image du monde, inconsistant et trompeur. Tout au
théâtre est figure - au double sens d'apparence concrète
et de jeu rhétorique -, tout y fait signe.
A ce compte la théâtralité se définit
par trois traits : elle est présence (l'adresse) elle ne
vit que d'absence (ce qu'elle figure n'existe pas) et pourtant elle
fait en sorte que cette absence soit présence; elle est à
la fois une marque, un manque et un masque.
- Michel CORVIN

Corvin, M. Dictionnaire encyclopédique
du théâtre

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