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A. La théâtralité
Des expressions telles que " philosophie des sciences ",
" philosophie de la religion ", " philosophie de
l'art " sont courantes : elles signifient que l'homme aime
à réfléchir sur ses propres activités,
comme s'il cherchait à se connaître à travers
ce qu'il fait. Il est donc naturel d'envisager aussi une philosophie
de cet art qu'est l'art théâtral, recherche de ce qui
le caractérise comme théâtral, réflexion
sur sa théâtralité.
Deux voies sont ici possibles : aller de la philosophie au théâtre
ou aller du théâtre à la philosophie. La première
voie est celle que suivent Hegel (Esthétique, liv. III) et
Schopenhauer (Le Monde comme volonté et comme représentation,
§ 51); or, ces exemples mêmes nous le rappellent, "
la philosophie " n'existe pas : il n'existe que des philosophies;
aller de la philosophie au théâtre, c'est toujours
voir le théâtre à l'intérieur d'une certaine
philosophie, celle de Hegel, celle de Schopenhauer... L'autre voie
a pour point de départ des faits; ces faits sont les choses,
spectacles et textes, que l'on a coutume de rapporter à l'art
du théâtre dans l'histoire des diverses civilisations
que nous connaissons; on essaierait alors de déceler, à
travers les différences, une espèce d'essence qui
poserait la raison d'être et esquisserait une structure fondamentale
de l'oeuvre théâtrale.
Pareille méthode unit intimement la philosophie du théâtre
à son histoire, mais sans les confondre. La distinction des
points de vue est bien marquée par l'ambiguïté
du mot " origine " qui signifie commencement et source.
Ainsi, l'historien incline à penser que le théâtre
a une origine religieuse, en ce sens qu'il a commencé par
être mêlé à une cérémonie
religieuse : cela ne veut pas dire que le théâtre soit
religieux par essence, entendons par la nature même de la
source qui, à chaque époque et dans les diverses civilisations,
continue à lui donner vie, à susciter des vocations,
à entretenir un besoin. Il n'est donc pas sûr que l'on
trouve l'essence en remontant au commencement, et le devenir du
théâtre est aussi important que sa naissance pour dévoiler
la théâtralité.
La volonté de métamorphose
La méthode empirique semble bien avoir été
celle d'Aristote. Commençons donc par relire sa Poétique.
Aristote cherche d'abord dans la nature de l'homme à quel
besoin l'art répond : or il découvre un besoin et,
par suite, un plaisir d'imiter. Comme il y a de multiples façons
d'imiter, il y a plusieurs arts. C'est ainsi qu'Aristote arrive
à la distinction qui permet de dégager l'essence de
la théâtralité : on peut imiter les hommes en
racontant leurs actions ou en les répétant; ou l'épopée
ou le théâtre, nous dirions aujourd'hui : ou le roman
ou le théâtre. L'essence de ce dernier est donnée
dans l'étymologie du mot qui désigne l'art dramatique
: celui-ci signifie " action "; il s'agit donc d'un art
où des acteurs imitent des actions en les exécutant.
Pareille définition fait immédiatement ressortir
cette conséquence : l'oeuvre théâtrale est autre
chose qu'un texte, ou plutôt son texte est fait non pour être
récité ou lu, mais pour accompagner une action qui
sera représentée, c'est-à-dire rendue présente
par la présence d'acteurs devant des témoins qui sont
des spectateurs. C'est pourquoi l'art dramatique est aussi dit théâtral,
car l'action doit être jouée dans un lieu où
on la voit.
On peut certes envisager d'autres formes de spectacles que ceux
de l'art dramatique ainsi défini. Mais si l'on veut laisser
aux mots un sens précis, reconnaissons qu'Aristote a dessiné
le schème fondamental de ce qu'on a coutume d'appeler théâtre
dans l'histoire des civilisations occidentales. Reste à savoir
si le recours au besoin et au plaisir d'imiter suffit à rendre
compte de l'étrange aventure qui commence dans l'esprit de
l'auteur avec l'invention des personnages, qui se poursuit dans
l'âme et le corps des acteurs avec leur incarnation, qui s'achève
sous le regard et dans la pensée du spectateur avec une sorte
d'existence imaginaire. Le mot " imitation " est bien
faible; Nietzsche a trouvé celui qui convient : " métamorphose
". Tout est dit, et admirablement dit, dans un texte célèbre
de L'Origine de la tragédie (§ 8) : " Celui-là
est dramaturge qui ressent une irrésistible impulsion à
se métamorphoser soi-même, à vivre et agir par
d'autres corps et d'autres âmes. " Cette volonté
de métamorphose n'habite pas seulement l'esprit du dramaturge,
mais celui du comédien : " Se voir soi-même métamorphosé
devant soi et agir alors comme si l'on vivait réellement
dans un autre corps, avec un autre caractère ", voilà,
dit Nietzsche, " le phénomène dramatique primordial
". Ce dernier mot doit être pris à la lettre;
la métamorphose du comédien est un jeu auquel le spectateur
est invité à participer; la volonté de métamorphose
unit donc auteur, acteurs, public. Oui, vraiment, " l'enchantement
de la métamorphose est la condition préalable de tout
art dramatique ".
Théâtre et représentation
Première conséquence : la représentation est
inscrite dans l'essence de l'oeuvre théâtrale; celle-ci
n'existe réellement qu'au moment et dans le lieu où
s'accomplit la métamorphose. La représentation n'est
donc pas un supplément dont à la rigueur on pourrait
se passer; elle est une fin aux deux sens du mot : l'oeuvre est
faite pour être représentée; là est sa
finalité; du même coup, la représentation marque
un achèvement, le moment où enfin l'oeuvre est pleinement
elle-même. Si copieux que soit son texte, il n'est pourtant
que la partition écrite d'une action en attente d'acteurs
: c'est cette attente qui crée un style de théâtre,
plus facile à sentir qu'à définir, ou, si l'on
préfère, cette qualité que nous reconnaissons
quand nous disons qu'un dialogue ou un monologue " passe la
rampe ".
L'idée d'un théâtre injouable est donc contradictoire.
Bien significatif est ce Spectacle dans un fauteuil auquel Alfred
de Musset invitait ses lecteurs (1834). D'abord, la paradoxale formule
faisait appel à leur imagination de spectateur possible en
leur demandant de doubler la lecture d'un jeu imaginaire sur la
scène d'une sorte de théâtre intérieur;
il s'agit d'entendre et de voir en lisant; plus tard, parlant de
son Théâtre en liberté (1886), Victor Hugo le
dira destiné à " ce théâtre idéal
que tout homme a dans l'esprit ". D'autre part, Musset ne voulait
pas opposer un théâtre de bibliothèque au théâtre
des théâtres : il constatait simplement que le public
des théâtres n'était pas celui de son théâtre;
ses comédies attendraient donc dans un livre des temps meilleurs.
L'oeuvre théâtrale
Le comédien est un homme qui vit et respire en un certain
lieu, à une certaine époque. Le personnage dont il
tient le rôle est aussi un homme qui vit et respire en un
certain lieu, à une certaine époque. La métamorphose
par laquelle le comédien devient le personnage doit donc
opérer un changement complet d'univers. Louis Jouvet est
sur la scène du théâtre de l'Athénée
à Paris en 1947 : Don juan est en Sicile, déclare
Molière qui ne donne aucune date précise, mais comme
il joue la pièce en février 1665, l'action est évidemment
antérieure à cette époque. Représenter
une oeuvre théâtrale, c'est donc créer ou recréer
un monde.
Cette création implique la collaboration et la convergence
d'arts différents. Puisque l'auteur écrit pour le
comédien, à l'art d'écrire s'ajoute d'abord
l'art de jouer : il faut apprendre à articuler, à
crier, à se taire, à entrer, à sortir, à
se grimer, etc. Mais ce comédien joue avec des vêtements
appropriés à l'action : être nu, au théâtre,
est encore un déguisement. Le costume d'ailleurs, n'est pas
seulement un vêtement : c'est une figure colorée en
mouvement qui se déplace et se détache sur un fond;
ce qui explique pourquoi, le plus souvent, le même artiste
imagine les costumes et les décors. Certaines uvres exigent
un décor peint; mais l'absence de décor est elle-même
un décor; lorsque la main du peintre n'a rien à exécuter,
un oeil de peintre prévoit ce qui sera vu. Les jeux de la
lumière et des ombres ont toujours, bien sûr, créé
une sorte de décor immatériel : l'électricité
permet aujourd'hui d'intensifier la puissance dramatique des éclairages.
Le corps de l'acteur se meut dans l'espace et l'espace appelle l'architecture;
dans la construction du théâtre ou du lieu théâtral,
pour commencer : on ne peut, en effet, jouer n'importe quoi n'importe
où; on imagine mal, au théâtre antique d'Orange,
Il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée, et un théâtre
de poche serait un cadre bien étroit pour Le Soulier de satin.
De plus, ce que nous nommons aujourd'hui " dispositif scénique
" relève d'un art qui implique la science et le goût
de l'architecte.
La représentation qui, au sens propre du terme, réalise
l'oeuvre, la rend réelle, n'est pas uniquement spectacle.
L'action dramatique fait intervenir l'homme avec une conscience
dont la lucidité multiplie les problèmes, avec un
coeur que tourmente une nostalgie de l'infini ou de l'indéfini,
avec un subconscient où les souvenirs ne dorment pas toujours
et d'où instincts, passions, préjugés guident
dans l'ombre nos idées claires et notre volonté. La
vie déborde ce que l'intelligence est capable de comprendre
et d'exprimer; la poésie donne aux paroles la puissance de
suggérer ce que les concepts ne sauraient saisir et communiquer;
mais n'y aurait-il pas encore dans l'âme humaine des mouvements,
des frémissements, des pressentiments qui échapperaient
à la magie du verbe? Là ou cesse le pouvoir des mots
commence celui de la musique. Ce n'est point par hasard que le théâtre
naît en musique, musique des sons unie à cette musique
des corps qu'est la danse. Aristote inscrit dans la définition
de la tragédie comme partie constitutive, le chant.
Cette nature de l'oeuvre théâtrale exige un artiste
qui soit ici ce qu'est, ailleurs, le chef d'orchestre, qu'on l'appelle
régisseur ou metteur en scène. Le metteur en scène
de l'oeuvre peut être son auteur. Mais quand Eschyle ou Shakespeare
ou Molière ne sont plus là, quand leur oeuvre doit
être jouée dans des conditions qui ne sont plus celles
de leurs premières représentations? Quand l'auteur
réclame la collaboration d'un spécialiste qui connaît
le métier de l'acteur et sait diriger le jeu, qui connaît
les techniques de la scène et sait diriger les électriciens?
Il y a donc là une fonction requise par la vie même
de l'oeuvre théâtrale.
Primauté de l'action dramatique
Est-ce à dire que toute oeuvre théâtrale exige
la collaboration de tous ces arts ? Non, bien sûr : chacune
a un sujet, ou mieux, une action et c'est cette action qui commande
l'appel à tel ou tel artiste. Si quelques meubles devant
des tentures suffisent, on ne fera pas appel au peintre. Un metteur
en scène, un jour, fit mourir Mithridate en musique : c'était
inutile; quand Racine a besoin de musique, il la demande lui-même,
dans Athalie par exemple. La règle immanente à l'essence
de l'oeuvre théâtrale est un principe d'économie
et d'harmonie. Chaque art doit dire ce que les autres ne disent
pas. Une intonation, un geste, un regard ajoutent au mot ce qu'il
ne saurait exprimer. Un décor peut être nécessaire
pour donner non la couleur locale, mais la couleur poétique
du lieu : Louis Jouvet demandait à Braque celui du Tartuffe;
les frères Wagner à Bayreuth font surtout jouer les
grandes orgues de la lumière. L'action du Misanthrope ne
réclame aucune musique; celle du Bourgeois gentilhomme se
termine avec des chansons.
L'histoire de l'esthétique théâtrale eut, selon
les époques, de multiples centres d'intérêt
: au XVIIe siècle, la règle prétendument aristotélicienne
des trois unités, unité de lieu, unité de temps,
unité d'action (voir, par exemple, le troisième Discours
de Corneille et le chant Ill de L'Art poétique de Boileau
en 1674); à l' époque romantique, la contestation
de l'idée même de règle et la question du mélange
des genres, du " sublime " et du " grotesque "
(voir, par exemple, la Préface de Cromwell, de Victor Hugo,
en 1827). Mais, il y eut toujours, plus ou moins directement abordé,
le problème fondamental inscrit dans l'essence même
du théâtre : maintenir l'équilibre entre les
divers arts par lesquels l'oeuvre existe pleinement. Ainsi, dans
Opéra et drame (1851), Richard Wagner oppose le " drame
intégral " à l'opéra où la musique
abusive se contente d'un livret insignifiant; les lecteurs français
connurent ces conceptions nouvelles par une " Lettre à
Berlioz " publiée dans Le Journal des débats,
en février 1860, et commentée par Baudelaire dans
un célèbre article, " Richard Wagner et Tannhäuser
", recueilli dans L'Art romantique (1869). Les écrits
théoriques d'Adolphe Appia (1862-1928), d'Edward Gordon Craig
(1872-1966), de Jacques Copeau (1879-1949), de Gaston Baty (1885-1952),
d'Antonin Artaud (1896-1948) sont le fruit d'une réflexion
philosophique sur les difficultés concrètes de la
réalisation théâtrale où chacun, poète,
acteur, décorateur, musicien, metteur en scène, doit
être mis ou remis à sa place.
Théâtre et fête
Dans sa Lettre à d'Alembert..., dite, pour simplifier, sur
les spectacles (1758) Rousseau juge le théâtre moralement
dangereux et, d'ailleurs, inutile. " Quoi! écrit-il
au moment de terminer, ne faut-il donc aucun spectacle dans une
république? Au contraire, il en faut beaucoup." Mais
quel genre de spectacle? Tout est là. " Plantez au milieu
d'une place un piquet couronné de fleurs, rassemblez-y le
peuple, et vous aurez une fête. Faites mieux encore : donnez
les spectateurs en spectacle : rendez-les acteurs eux-mêmes...
" Rousseau choisit comme exemples des concours de gymnastique,
des " joutes " de bateliers sur le lac de Genève,
des bals publics.
L'idée est volontiers reprise aujourd'hui non pour opposer
la fête au théâtre, mais pour faire du théâtre
une fête. Tel est, par exemple, le but du happening : en principe,
il supprime la dualité scène-salle, la dualité
acteur-spectateur; toujours en principe, il supprime une action
préalablement fixée dans un texte ou même un
scénario : il faut que tout puisse arriver (to happen). S'il
y a toujours loin du principe aux applications, ce qui importe ici,
c'est l'intention qui, on le comprend aisément, peut devenir
une tentation pour le créateur de spectacles populaires.
La question est sérieuse. Il n'y a, en effet, aucun avantage
a mettre sous le même mot des choses différentes :
l'opération ne peut entraîner que la confusion. Si
l'on met sous le mot " théâtre " ce qu'évoquent
les noms de Sophocle, de Shakespeare, de Molière, de Claudel
(en choisissant des esthétiques théâtrales variées),
on ne peut y mettre aussi les fêtes : dans le premier cas,
il y a une oeuvre avec un auteur qui la crée, des acteurs
qui la recréent, des spectateurs qui sont les complices de
cette re-création; or, dans la fête, il n'y a aucune
oeuvre, pas même ce schéma directeur qui orientait
les improvisations de la commedia dell'arte.
Il y a une notion générale, celle de spectacle, avec
des types de spectacles différents : un match, une course
de chevaux, la revue du 14-Juillet, une manifestation sont des spectacles;
le théâtre est un spectacle qui a pour principe et
pour fin une oeuvre théâtrale, ce qui est très
différent.
Théâtre et divertissement
" Plaisir d'imiter " ou " enchantement de la métamorphose
", les formules d'Aristote et de Nietzsche inscrivent dans
l'essence même du théâtre le divertissement comme
finalité. L'auteur de la Poétique souligne le paradoxe
de la tragédie qui nous met en état de pitié
et de crainte pour nous faire plaisir; au début du chant
III de L'Art poétique, Boileau, fidèle, disciple,
parle de " douce terreur " et de " pitié charmante
".
Bertolt Brecht aurait bien voulu écarter cette fin, craignant
qu'elle ne compromette la fin didactique propre au " théâtre
de l'ère scientifique ". Non qu'il réclame un
" théâtre à thèse "; il pense
simplement que dramaturge et comédien doivent mettre le spectateur
en face de ses problèmes, qui sont ceux de la société
où il vit, qu'ils doivent l'inviter à réfléchir,
réflexion qui ne s'arrête pas à l'explication
du monde mais qui conduit à la décision de le transformer.
Or dans son Petit Organon pour le théâtre (1948), Brecht
reconnaît franchement que " l'affaire du théâtre
" a toujours été de divertir les hommes "
(§ 3 et 75) et qu'il n'y a aucune contradiction entre divertir
et instruire, car il y a un plaisir d'apprendre (ce qu'Aristote
avait déjà dit dans sa Poétique, chap. IV).
La mise en question du théâtre comme divertissement
a un contexte bien différent dans la perspective métaphysique
d'Antonin Artaud. L'imagination de ce dernier est hantée
par l'idéal primitiviste d'un théâtre qui ne
serait vraiment fidèle à son essence qu'en demeurant
religieux; c'est pourquoi son action est de type magique : elle
met en état de transe le comédien puis le public,
cela en dévoilant les forces cosmiques qu'exprimaient les
anciens mythes; de là un spectacle de masse dont la poésie
serait celle des fêtes. La fête, en effet, est chose
grave : elle ne divertit pas de la vie puisqu'à la limite
elle coïncide avec elle, puisque le théâtre, ainsi
compris, est la vie retrouvée.
L'historien du théâtre contemporain ne saurait nier
l'influence de ces vues : elles ont stimulé l'esprit d'invention
précisément parce qu'elles ne pouvaient susciter un
modèle à reproduire. D'une part, l'idéal primitiviste
suppose une coupure entre la nature et l'histoire : or l'histoire
révèle les immenses possibilités de la nature.
Ce que le théâtre est devenu dans l'Occident grec,
latin, européen, y compris l'Europe slave et les Amériques,
ne peut représenter une aberration que dans une vision abstraite
qui commence par écarter tous les faits gênants. D'autre
part, divertissement signifie un certain désintéressement,
ce qui oblige à préciser le rôle exact du public.
Hamlet ne tue pas réellement Laerte; sinon, le spectateur
ne resterait pas tranquillement assis dans son fauteuil : il se
précipiterait pour arrêter le duel. Il faut donc bien
distinguer une action qui est un épisode de ma vie et une
action imaginaire à laquelle j'accepte de croire tout en
sachant parfaitement qu'elle n'est pas réelle. Que l'on puisse
trouver et concevoir d'autres sortes de spectacles, des spectacles
où, à la limite, il n'y aurait que des acteurs et
pas de spectateurs, n'empêche pas de constater dans l'histoire
des civilisations la permanence ou mieux la renaissance continue
d'un type de spectacle où le spectateur pense, sent, vibre,
comme si les histoires dont il est le témoin se passaient
réellement. Ce comme si tient à l'essence même
de la théâtralité, il constitue le désintéressement
qui permet le divertissement.
On voit alors le caractère proprement philosophique des
délicates questions : religion et théâtre, politique
et théâtre. Il s'agit de savoir dans quelle mesure
l'apologétique religieuse et la propagande politique cherchent
à doubler le désintéressement théâtral
d'un intérêt non théâtral; autrement dit
: à intéresser le spectateur aux idées du dramaturge
plus qu'à l'action du drame, cela avec le risque de faire
passer de mauvaises pièces à la faveur de sentiments
présumés bons.
Théâtre et cinéma
Les extraordinaires possibilités artistiques et commerciales
du cinéma mettent-elles en question l'existence du théâtre?
Ne confondons pas, ici, un problème de philosophie et un
problème de marché. Il appartient à la sociologie
et à la psychologie de chercher s'il y a concurrence entre
les salles de cinéma et les salles de théâtre,
dans quelle mesure, en fait, les premières détournent
la clientèle des secondes. Mais, en droit, le théâtre
n'est pas plus condamné à disparaître devant
le cinéma que la sculpture devant la peinture. Ce sont deux
arts différents.
Ici et là, il y a action dramatique; ici et là, il
y a métamorphose; mais, ici, avec une image sur un écran,
là, avec la présence d'un homme au milieu d'autres
hommes. Or l'expérience quotidienne nous apprend les avantages
ou les inconvénients de la conversation par rapport à
la correspondance, de l'examen oral par rapport à l'examen
écrit, du cours dit par rapport au cours polycopié.
Bref, il y a un sentiment de présence que la psychologie
et la phénoménologie doivent reconnaître même
si elles ne peuvent le décrire : si parfaite que soit la
reproduction du visage, des formes, des couleurs, de la voix, aucune
image ne saurait me donner I'illusion qu'un homme est là,
devant moi, respirant le même air que moi. Ce n'est point
sans raison que l'on dit d'un comédien qu'il a " de
la présence ". Le comédien, en effet, agit par
sa présence, et cela est propre au théâtre.
La vraie question que pose le cinéma ne vise pas l'existence
du théâtre, mais sa structure. Si le théâtre
implique la possibilité d'une participation de tous les arts,
l'apparition d'un nouvel art étend-elle cette possibilité
jusqu'à lui? Ici encore, si le cinéma devait intervenir
dans la représentation de l'oeuvre théâtrale,
ce serait pour dire ce que les autres arts ne disent pas. Tel est
bien le sens de l'expérience faite par Claudel dans Le Soulier
de satin (1929) puis dans Le Livre de Christophe Colomb (1935);
l'étude Le Drame et la musique, qui sert de préface
au dernier ouvrage, l'exprime avec précision : " Pourquoi
ne pas laisser les images, suggérées par la poésie
et par le son, s'exhaler de nous comme une fumée et se déposer
un moment sur l'écran pour peu à peu s'effacer et
laisser la place à d'autres rêves? Pourquoi en un mot
ne pas utiliser le cinéma? [] Pourquoi ne pas utiliser l'écran
comme un miroir magique où toutes sortes d'ombres et de suggestions
plus ou moins confuses et dessinées passent, bougent, se
mêlent ou se séparent? Pourquoi ne pas ouvrir la porte
de ce monde trouble ou l'idée naît de la sensation
et où le fantôme du futur se mêle à l'ombre
du passé? " C'est ce que fait le poète quand
il demande au cinéma d'illustrer la création du monde
("on voit tourner un énorme globe au-dessus duquel se
précise peu à peu et rayonne une Colombe lumineuse")
ou la méditation de la reine Isabelle sur l'histoire de l'Espagne.

Gouhier, H. Théâtre
occidental

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