|
L'idée selon laquelle on procède à une présentation
de son moi aux autres n'est guère originale; ce qu'il faut
souligner en revanche, c'est qu'on peut analyser la structure même
du moi en fonction des dispositions que l'on prend pour donner ces
représentations.
On a implicitement dégagé ici deux dimensions fondamentales
dans la personnalité individuelle : L'acteur, artisan infatigable
des impressions d'autrui, engagé dans d'innombrables mises
en scènes quotidiennes; le personnage, silhouette habituellement
avantageuse, destinée à mettre en évidence
l'esprit, la force et d'autres solides qualités. Les attributs
d'un acteur et ceux d'un personnage sont fondamentalement de nature
différente. Néanmoins, les deux catégories
d'attributs tirent leur signification de la nécessité
de poursuivre le spectacle.
Commençons par le personnage. Dans notre société,
le personnage joué et le moi coïncident à peu
près et ce moi-personnage est censé habiter le corps
de son possesseur, plus précisément, la partie supérieure
de son corps, enkysté comme un nodule dans la psychobiologie
de la personnalité. C'est précisément dans
la mesure où cette façon de voir fait implicitement
partie de ce que tout le monde essaie de mettre dans sa présentation
qu'elle entraîne une mauvaise analyse des représentations
sociales. On a envisagé ici le moi représenté
comme une sorte d'image, habituellement honorable et digne, que
l'individu se trouvant en scène, dans la peau du personnage,
essaie d'amener les autres à se faire de lui. Bien que l'on
mette cette image en rapport avec l'individu, afin de pouvoir lui
attribuer un moi, ce moi lui-même n'émane pas de son
possesseur, mais de la totalité du spectacle de son activité,
puisqu'il est produit par le caractère circonstanciel des
événements qui permet aux spectateurs d'interpréter
la situation. Un spectacle correctement mis en scène et joué
conduit le public à attribuer un moi à un personnage
représenté, mais cette attribution est le produit
et non la cause d'un spectacle. Le moi en tant que personnage représenté
n'est donc pas une réalité organique ayant une localisation
précise et dont le destin serait essentiellement de naître,
d'évoluer et de mourir; c'est un effet dramatique qui se
dégage d'un spectacle que l'on propose et la question décisive
est de savoir si on y ajoute foi ou non. En analysant le moi, on
est donc amené à se désintéresser de
son possesseur, de la personne à qui il profite ou coûte,
parce que cette personne et son corps se bornent à servir
pendant quelque temps de support à une construction collective.
Les moyens de produire et d'entretenir un moi ne résident
pas à l'intérieur du support, mais sont souvent fournis
par les organisations sociales. Il existe une région postérieure
dotée d'instruments propres à apprêter extérieurement
le corps, et une région antérieure avec ses accessoires
permanents. Il y a une équipe de personnes qui, par son activité
sur scène et en se servant des accessoires disponibles, constitue
le spectacle d'où émerge le moi du personnage représenté,
et une autre équipe, le public, dont l'activité interprétative
est indispensable à cette émergence. Le moi est un
produit de toutes ces dispositions scéniques, et il porte
les marques de cette origine dans chacune de ses parties. L'ensemble
des mécanismes de production du moi n'est évidemment
pas facile à manier; parfois il tombe en panne et découvre
les éléments qui le compose : contrôle de la
région postérieure, complicité d'équipe,
tact du public, et ainsi de suite. Mais, lorsque la machine tourne
rond, les impressions en jaillissent assez vite pour donner un sentiment
de réalité, la représentation se déroule
correctement et le moi substantiel prêté à chaque
personnage représenté semble émaner intrinsèquement
de l'acteur.
Considérons maintenant l'individu en tant qu'acteur. Il
détient l'aptitude à apprendre et l'exerce dans l'apprentissage
d'un rôle. Il a de l'imagination et aime se laisser aller
à la rêverie; il rêve parfois avec plaisir, qu'il
donne une représentation triomphale; d'autres fois, il rêve
avec angoisse et terreur qu'il se débat frénétiquement
contre des événements qui le discréditent dans
une région antérieure publique. Il manifeste souvent
le besoin grégaire d'avoir des équipiers et un public,
auxquels il porte une attention tatillonne; et il ressent profondément
l'humiliation, ce qui le conduit à réduire au minimum
les risques de scandale. Ces attributs de l'individu comme acteur
ne sont pas simplement la description des effets qu'entraînent
des représentations déterminées; ils sont psychobiologiques
par nature et pourtant ils semblent être l'écho intime
des accidents de la mise en scène.
Encore une observation pour finir. C'est à partir du langage
du théâtre qu'on a construit le schéma conceptuel
utilisé ici. On a parlé d'acteurs et de publics; de
routines et de rôles; de représentations réussies
et de représentations ratées; de répliques,
de décors et de coulisses; de nécessités dramaturgiques.
C'est peut-être le moment de reconnaître que l'exercice
par lequel on a poussé à ses limites extrêmes
les potentialités enfermées dans une simple analogie
relevait en partie de l'artifice rhétorique. L'affirmation
que le monde entier est une scène de théâtre
est un lieu commun suffisamment familier aux lecteurs pour qu'ils
en voient les limites et en acceptent la formulation; ils savent
en effet qu'à tout moment ils peuvent facilement se convaincre
qu'il ne faut pas le prendre trop au sérieux. Une action
mise en scène dans un théâtre est une illusion
relativement fabriquée et c'est une illusion avouée;
à la différence de la vie ordinaire, rien de réel
et d'effectif ne peut arriver aux personnages de théâtre
- quoique, bien évidemment, à un autre niveau, quelque
chose de réel et d'effectif puisse se produire touchant la
réputation des acteurs en tant que professionnels dont le
travail quotidien consiste à donner des représentations
théâtrales.
C'est pourquoi il faut abandonner ici le langage et le masque du
théâtre. Les échafaudages, après tout,
ne servent qu'à construite d'autres choses, et on ne devrait
les dresser que dans l'intention de les démolir. Cet exposé
ne porte pas sur les aspects du théâtre qui s'insinuent
progressivement dans la vie quotidienne. Son objet propre n'est
autre que la structure des rencontres sociales - ces entités
de la vie sociale qui s'engendrent chaque fois que des individus
se trouvent en présence immédiate les uns des autres.
Le facteur décisif dans cette structure est constitué
par le maintien d'une définition unique de la situation,
définition que l'on doit exprimer et dont on doit maintenir
l'expression en dépit d'une foule de ruptures possibles.
Un personnage représenté dans un théâtre
n'est pas réel, mais son action n'a pas non plus le même
type de conséquences réelles que le personnage fabriqué
de toutes pièces par un escroc; la mise en scène réussie
de ces deux types de figures fictives implique l'usage de techniques
réelles - les techniques au moyen desquelles les gens maintiennent
ordinairement leurs positions sociales réelles dans la vie
quotidienne. Les personnes qui participent à une interaction
face à face sur une scène de théâtre
ne peuvent pas échapper à l'exigence fondamentale
qui caractérise les situations réelles; elles doivent
soutenir sur le plan de l'expression une définition de la
situation : mais elles le font dans des conditions qui leur ont
permis de développer une terminologie adéquate aux
tâches interactionnelles qui sont le lot commun

Goffman,
E. La mise en scène et le moi

|